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Post-Travail : l’IA pour nous libérer du salariat ou nous y enfermer davantage ?

Photo du rédacteur: Stéphane Guy
Stéphane Guy
il y a 2 heures
9 min de lecture

L'intelligence artificielle est-elle en train de creuser la tombe du salariat, ou de construire une prison dorée où l'on sera rémunéré pour ne rien produire ? La question n'est plus théorique. Depuis 2023, des pans entiers de l'économie cognitive vacillent sous la pression de l'automatisation : développeurs, juristes, comptables, journalistes, analystes financiers... Selon le Forum économique mondial et le rapport Future of Jobs Report 2025, 92 millions d'emplois devraient disparaître d'ici 2030, pendant que 170 millions de nouveaux postes émergeraient, soit un solde positif sur le papier, mais une transition que personne ne sait réellement gérer.


Et si, pour la première fois depuis la révolution industrielle, le vrai débat n'était pas « quels emplois vont disparaître » mais « avons-nous encore besoin que le travail salarié structure nos vies » ? C'est la question que pose le mouvement post-travail, longtemps marginalisé, soudainement redevenu sérieux.


Des employés d'entreprise
Photo de Vitaly Garievsur Unsplash

En bref, 5 points à retenir


  1. L'IA accélère une disruption déjà en cours : selon McKinsey, la technologie actuelle pourrait théoriquement automatiser 57 % des heures de travail américaines, sans attendre les versions futures.

  2. Le post-travail n'est pas une idée neuve : Paul Lafargue le réclamait en 1880, Keynes prédisait la semaine de 15 heures dès 1930. Ce qui est nouveau, c'est que l'IA donne une crédibilité technique à ce scénario.

  3. Les patrons de la tech y croient, avec des arrière-pensées : Sam Altman, Elon Musk et Mark Zuckerberg prônent un revenu universel financé par l'IA, mais ce sont eux qui en captent les bénéfices.

  4. Le revenu universel reste une idée séduisante mais non testée à grande échelle : les expérimentations pilotes montrent des effets positifs sur le bien-être, et une légère baisse du temps de travail ainsi que d’autres indicateurs encore sujets à débat et à analyse.

  5. La vraie question est politique : qui contrôle les gains de productivité de l'IA, et selon quelles règles seront-ils redistribués ?


Le salariat, un accident de l'histoire ?


Avant d'imaginer sa fin, rappelons une vérité que l'économie dominante préfère oublier : le salariat est récent. Massif seulement depuis le XIXe siècle, il a recouvert d'un vernis de normalité une organisation du temps humain qui n'a rien d'universel ni d'éternel.


En 1880, Paul Lafargue, gendre de Karl Marx, publia Le Droit à la paresse, pamphlet aussi féroce qu'iconoclaste. Il réclamait notamment une réduction drastique du temps de travail. Cinquante ans plus tard, John Maynard Keynes reprenait le flambeau : dans son essai Economic Possibilities for Our Grandchildren (1930), il prédisait qu'en 2030 environ, les gains de productivité technique permettraient une semaine de travail de 15 heures. L'humanité pourrait enfin, selon lui, se consacrer à ce qui compte vraiment.


Ni Lafargue ni Keynes n'ont eu raison dans les délais annoncés. Non pas parce que la technologie a failli. La productivité a explosé depuis leur époque. Mais parce que les gains ont été absorbés par la croissance de la consommation, plutôt que redistribués sous forme de temps libre. L'IA change-t-elle la donne ? Peut-être. Mais pas pour les raisons que ses promoteurs avancent.


Ce que l'automatisation fait vraiment au travail 


Les chiffres donnent le vertige, selon l'angle qu'on choisit de regarder.

D'un côté : le Forum économique mondial prédit, dans son Future of Jobs Report 2025, que 92 millions d'emplois disparaîtront d'ici 2030, compensés par 170 millions de créations nettes. Goldman Sachs est plus sobre : environ 300 millions d'emplois à temps plein dans le monde seraient affectés par l'IA générative.


De l'autre côté : McKinsey estimait fin 2025 que la technologie actuelle (et pas ses versions futures) pourrait automatiser théoriquement 57 % des heures de travail aux États-Unis.

Ce chiffre mérite qu'on s'y arrête. Parce qu'il ne dit pas « 57 % des emplois vont disparaître ». Il dit quelque chose de plus subtil et, à certains égards, de plus radical : dans la plupart des métiers existants, plus de la moitié du temps de travail pourrait être pris en charge par une machine. Ce qui reste, c'est le jugement, la relation, l'incertitude, l'éthique… Bref, tout ce qu'on peine encore à formaliser et qu’une IA a du mal à effectuer.


La distinction est capitale. On ne détruit pas 57 % des emplois, on évide 57 % du contenu de chaque emploi. Ce qui pose une question que les économistes évitent soigneusement : une fois que l'IA fait la moitié du travail, pourquoi paie-t-on encore un salaire plein ?

En France, l'étude Coface/OEM est plus précise : 16 % du contenu du travail serait potentiellement automatisable dans l'immédiat. Et selon les données compilées par info.fr en mai 2026, les 22-25 ans perdent déjà 13 % d'opportunités d'emploi dans les métiers exposés depuis fin 2022.


Pour aller plus loin sur l'état actuel de l'intelligence artificielle dans le monde du travail et comprendre quels secteurs sont déjà en train de basculer, notre article dédié fait le point.


Les patrons de la tech veulent un revenu universel. C'est louche, et lucide à la fois.


Il y a quelque chose de troublant dans le fait que les hommes qui ont le plus à gagner de l'automatisation soient aussi les plus ardents défenseurs d'un revenu universel de base.

Sam Altman, PDG d'OpenAI, a financé une étude menée par l'ONG OpenResearch auprès de 3 000 habitants à faibles revenus du Texas et de l'Illinois. Résultats publiés en 2024 : les bénéficiaires d'un revenu garanti travaillaient moins, passaient plus de temps avec leurs proches et souffraient moins de troubles mentaux. Altman a longtemps défendu publiquement l'idée que la redistribution technologique était une nécessité morale. En 2026, il a nuancé sa position, déclarant croire désormais moins en un simple versement de cash, privilégiant des modèles de « propriété collective » de la richesse générée par l'IA.


Elon Musk voit les choses en grand : selon lui, le travail deviendrait presque un passe-temps, nécessitant un revenu universel élevé pour couvrir les besoins essentiels. Miles Brundage, ancien membre de l'équipe AGI Readiness d'OpenAI, a proposé sur X en août 2025 un revenu de 10 000 dollars par mois, bien au-delà des programmes pilotes actuels plafonnés à 1 500 dollars. Un montant justifié, selon lui, par l'essor de plus en plus important de l'IA et, avec elle, la valeur générée.


Ce consensus “silicieux” est révélateur. Ces personnalités savent mieux que quiconque ce que l'IA va détruire. Car après tout, c'est en quelque sorte leur code qui détruit. Leur intérêt pour le revenu universel n'est pas philanthropique : c'est de la gestion du risque social à grande échelle. Une économie qui automatise sans redistribuer crée une rupture du contrat de consommation. Qui achète les produits si personne n'a de salaire ?


La question derrière cette problématique, c'est celle-ci : qui le finance et comment ? 


Un homme faisant des courses
Photo de Georgi Kalaydzhievsur Unsplash

Trois modèles pour l'après-salariat


Le débat n'est pas binaire. Entre « tout le monde travaille comme avant » et « plus personne ne travaille », il existe des architectures intermédiaires qui méritent d'être examinées sérieusement.


  1. Le Revenu Universel de Base (RUB) classique est la formule la plus connue. Un versement mensuel, inconditionnel, suffisant pour couvrir les besoins essentiels. Son problème est le suivant : l'équation budgétaire est vertigineuse. En effet, les recettes fiscales elles-mêmes risqueraient de s’éroder, et revenir à un équilibre budgétaire s’annonce complexe.


  2. La Propriété Universelle de Base, portée notamment par Peter Diamandis, fondateur de XPrize, propose autre chose : que chaque citoyen possède une part des entreprises et infrastructures automatisées. Des dividendes plutôt que des allocations. La logique est séduisante : on ne redistribue plus, on co-possède. Le problème du sens et de l'inactivité reste entier.


  3. Le modèle des fonds souverains d'IA part d'un constat différent : de même que les ressources naturelles d'un territoire appartiennent à ses habitants, les gains de productivité générés par des infrastructures automatisées devraient revenir, en partie, à l'ensemble de la société. L'État prend position dans le capital des systèmes productifs et les dividendes financent un revenu universel.


Aucun de ces modèles n'est parfait. Tous présupposent une chose : une volonté politique de réguler la capture de valeur par les détenteurs d'IA. Sans cela, le post-travail ne libère personne, mais il précarise encore plus la population.


Ce que les expériences pilotes révèlent 


L'American Enterprise Institute a analysé 122 projets pilotes de revenu de base menés entre 2017 et 2025 dans 33 États américains. Le résultat est que le revenu universel a un impact négatif sur le temps passé au travail.


Mais voilà le problème avec cet argument : il présuppose que le temps de travail est un facteur crédible. Ce que ces études mesurent, c'est la réduction du temps consacré au travail salarié, pas une destruction du désir de faire d’autres activités utiles. Les participants qui travaillent moins ne restent pas assis à regarder le plafond : ils s'occupent de leurs enfants, de leurs parents, font du bénévolat, apprennent, créent... Activités qui n'apparaissent pas dans le PIB.


La vraie question que ces expériences posent n'est pas « les gens travailleront-ils moins ? », évidemment, oui, mais « que font-ils du temps récupéré, et est-ce bon pour la société ? ». La réponse n'est pas si négative qu'on veut parfois nous faire croire.


La fracture qui vient n’est pas entre humains et machines, mais entre humains


Le scénario le plus probable n'est pas celui du revenu universel. C'est celui d'une bifurcation : d'un côté, une minorité qui pilote, oriente et bénéficie de l'IA ; et de l'autre, une majorité dont l'employabilité se réduit sans filet de sécurité adéquat.


C'est précisément ce que documente la Réserve fédérale de Saint-Louis : entre 2022 et 2025, les professions les plus exposées à l'IA ont connu les plus fortes hausses du chômage technologique aux États-Unis. La corrélation est établie à 0,47, suffisamment robuste pour ne pas être un hasard.


Pour comprendre précisément quels emplois sont menacés par l'IA et lesquels résistent, notre analyse sectorielle détaillée vous donnera les clés concrètes.


Ce n'est pas une dystopie de science-fiction. C'est une tendance documentée, observable dès maintenant dans les secteurs du droit, de la finance, de l'informatique... Aux États-Unis, en octobre 2025, 31 039 licenciements annoncés étaient explicitement justifiés par l'automatisation par l'IA.


La liberté que promet l'IA ne se distribue pas équitablement. Elle arrive d'abord comme une contrainte pour ceux qui n'ont pas les moyens de se repositionner. L'émancipation de certains se paie par la vulnérabilité d'autres, sauf décision politique contraire.


Un homme qui a été licencié
Photo de Vitaly Garievsur Unsplash

Post-travail ou chômage de masse ? Ce que la réponse révèle de nous


La même réalité porte deux noms. On peut appeler ça du chômage technologique, subi brutalement et sans transition préparée. Ou du post-travail, choisi, organisé, accompagné d'une redistribution des gains de productivité. La différence n'est pas dans la technologie. Elle est dans le choix collectif qu'on fait de l'organiser ou de la subir.


C'est là que le débat quitte l'économie pour entrer en politique. Les vrais risques de l'IA et de l'automatisation pour notre société ne sont pas les robots qui pensent, mais les décisions humaines qui tardent. Chaque année sans réponse régulatoire ou fiscale crée des situations irréversibles pour des travailleurs de 45 ou 50 ans dont le secteur disparaît sans qu'un système de reconversion crédible existe.


Keynes avait vu juste sur le fond, mais avait tort sur le calendrier. La semaine de 15 heures n'est pas arrivée en 2030. Pourquoi ? Parce que les gains de productivité ont été capturés par le capital, pas distribués sous forme de temps libre. L'IA produit exactement le même mouvement, beaucoup plus rapidement.


La question n'est donc pas : « L'IA va-t-elle nous libérer du salariat ? »

La question est : qui décidera de ce qu'on fait de cette liberté potentielle, et au bénéfice de qui ?



FAQ, Questions fréquemment posées


  1. L'IA va-t-elle vraiment supprimer des emplois en masse ? 

    Oui, mais avec nuance. McKinsey estime que moins de 5 % des professions peuvent être entièrement automatisées avec la technologie actuelle. En revanche, 60 % des métiers pourraient voir au moins 30 % de leurs tâches automatisées. Ce n'est pas une disparition massive d'emplois du jour au lendemain, c'est une transformation profonde du contenu du travail, qui produit des effets réels sur les salaires et les perspectives d'embauche, notamment pour les jeunes entrants.


  2. Qu'est-ce que le post-travail, exactement ? 

    Le post-travail est un courant de pensée qui remet en question la centralité du travail salarié dans l'organisation de nos vies. Il ne prône pas l'inactivité, mais l'idée que des activités non marchandes : soin, création, engagement civique, transmission, ont une valeur sociale que le marché ne reconnaît pas. Il trouve ses racines chez Paul Lafargue (1880) et Keynes (1930) et se retrouve actualisé par la perspective de l'automatisation massive par l'IA.


  3. Le revenu universel de base est-il une solution crédible ? 

    Crédible dans son principe, complexe dans son financement. Les expériences pilotes montrent des effets positifs sur la santé mentale et la qualité de vie. Mais leur généralisation à l'échelle d'un pays entier représente un choc budgétaire considérable.


  4. Pourquoi les grands patrons de la tech soutiennent-ils le revenu universel ? 

    Parce qu'ils savent ce que leurs systèmes vont détruire, et qu'une société sans pouvoir d'achat ne peut pas acheter leurs produits, voire maintenir un système capitaliste comme on le connaît actuellement. C'est moins de la philanthropie que de la stabilisation anticipée du marché. Sam Altman, Elon Musk et Mark Zuckerberg ne sont pas des altruistes, ce sont des stratèges qui gèrent le risque social de leur propre disruption.


  5. Quels sont les emplois les plus menacés à court terme ? 

    Les professions cognitives dites "cols blancs qualifiés" arrivent en première ligne : parajuristes, analystes financiers, développeurs juniors, comptables, rédacteurs, assistants administratifs. Paradoxalement, les métiers manuels peu routiniers, plombiers, électriciens, aides à domicile, résistent mieux, car ils requièrent une adaptation physique et sensorielle que l'IA peine encore à reproduire.


  6. Le travail a-t-il toujours été aussi central dans nos sociétés ? 

    Non. L'étymologie du mot « travail » vient du latin tripalium, un instrument de torture. Dans l'Antiquité grecque, le travail manuel était l'affaire des esclaves. Les citoyens libres se consacraient à la politique, à la philosophie, aux arts. La centralité du travail salarié dans l'identité individuelle est une construction historique récente, liée à la révolution industrielle et au capitalisme. Ce n'est pas une loi naturelle.


  7. Que peut faire un individu face à cette transition ? 

    Développer des compétences transversales difficiles à automatiser : jugement complexe, capacité de relation, créativité non routinière, maîtrise des outils IA eux-mêmes, artisanat... Et, collectivement, exiger des cadres politiques qui organisent la redistribution des gains de productivité plutôt que de les laisser se concentrer dans quelques mains.

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